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France, fille aînée de l’Eglise ? Par Raphael Liogier


21 avril 2008

Article extrait du numéro de La pensée de midi (Le Mépris, N°24/25), dans la rubrique "En débat"

La France a-t-elle des racines chrétiennes, et même catholiques ? Difficile de le nier. L’Europe a-t-elle des racines chrétiennes ? Impossible, là encore, de revenir sur une telle évidence. Le problème ne réside pas dans de telles affirmations qui, en elles-mêmes, relèvent quelque peu de l’enfonçage de portes ouvertes, mais dans l’interprétation exclusive qui peut être faite. Car à quoi bon affirmer, par exemple, lors d’un discours public, que la langue française dérive du latin et du grec, ce que tout le monde sait, et ce qui n’apporte aucune information nouvelle sur la question. Il faut donc s’occuper, en ces occurrences, du contexte : pourquoi a-t-on besoin de dire cela, et à quelle occasion ce genre de phrase a-t-il été prononcé, dans quel but, comment peut-il être interprété ? S’il ne s’agit pas de la déclaration d’un linguiste, ou d’un pédagogue quelconque, s’exprimant dans le cadre d’une introduction aux origines gréco-latines du français, mais de celle d’un homme politique, nous devons interpréter ladite déclaration politiquement. En d’autres termes, affirmer une telle lapalissade publiquement ne veut certainement pas dire qu’il s’agit d’enseigner quelque chose au public, d’enseigner que le français découle en partie du grec et du latin, mais de valoriser une soi-disant pureté originelle de notre langue, niant au passage les apports culturels multiples non gréco-latins. Concernant la dénomination religieuse catholique en particulier, et plus largement la confession chrétienne, qui constitueraient les racines de la France et de l’Europe, nous sommes dans le même schéma. Il ne s’agit pas d’un historien introduisant un cours basique en histoire de la chrétienté, mais d’un homme politique, en l’occurrence le Président de la République française, s’adressant “au monde”. Et dans ce cadre, on ne peut s’empêcher de remarquer que le mot “racines” renvoie à la fameuse rhétorique de l’enracinement exclusif dans un terroir, qui a longtemps alimenté les nationalismes et même les racismes européens. Les racines nourrissent l’identité par en dessous, en elles circulent le sang de nos pères : la patrie. Le christianisme serait organiquement lié à l’Europe et à son destin, symbiotiquement, au point que les autres “origines” ne peuvent être considérées comme d’authentiques racines, mais plutôt comme des rhizomes parasites, parasitant le développement organique de “notre” culture. L’Europe, dans sa pureté originelle, serait chrétienne, avant tout chrétienne. Le reste ne serait donc que scories, passages à vide, parasitages conjoncturels de l’essence éternelle, éternellement chrétienne de notre continent. Je ne prétends pas, bien entendu, que notre président avait tout cela à l’esprit lors de son discours de Latran, qui, somme toute, était assez banal, à visée probablement diplomatique face à un souverain pontife qui ne pouvait que souscrire à de si touchantes louanges christocentrées. Surtout de la part du chef d’un Etat qui se revendique comme le plus laïque entre tous, avant-garde de la sécularisation de la pensée et des institutions politiques.

L’idée d’une mention dans la Constitution européenne du patrimoine religieux de l’Europe, chrétien en particulier, ne m’a en rien étonné. Pourquoi nier que le christianisme fait partie de notre histoire, à quoi bon organiser une telle amnésie historique sous prétexte de modernité ? Ce serait ridicule ! Mais lorsque l’on dit que le christianisme fait “partie”, on induit qu’il n’est qu’une partie de notre héritage : il participe à notre identité, mais il n’est pas seul. Il est bien différent d’entendre, dans la bouche d’un Président de la République française, un discours proche du prêche et même de la déclaration théologique sur la nécessité de la transcendance, le désir de transcendance, seul capable de donner des valeurs. Je ne suis pas loin pourtant, en un certain sens, de penser la même chose que notre nouveau chanoine d’honneur de Saint-Jean-de-Latran qu’est devenu Nicolas Sarkozy, comme l’ont été avant lui Charles de Gaule ou Jacques Chirac. Mais il se trouve que je ne représente pas la République, je ne m’exprime pas en son nom. Dès le début du discours, notre président en appelle à la mémoire de Clovis, par qui la France serait devenue “fille aînée de l’Eglise”. Outre l’erreur historique assez grossière, puisque c’est près d’un siècle plus tard que ce titre a été conféré à notre pays, à l’époque de Pépin le Bref, il est, je trouve, désolant dans un discours officiel d’évoquer cette vieille rhétorique politico-ecclésiale qui réduit la France à une enfant et l’Eglise romaine à son père. Même si, effectivement, il y a bien un laïcisme intransigeant qui a sévi et qui sévit encore en France, et souvent avec le soutien du pouvoir politique, il me paraît inconvenant de regretter au tout-venant, en tant que chef de l’Etat, “la désaffection progressive des paroisses rurales, le désert spirituel des banlieues, la disparition des patronages, la pénurie des prêtres…”, ou d’affirmer solennellement que “le pasteur et le curé” sont des institutions irremplaçables, ou encore que la morale laïque est incomplète, car seule la religion est porteuse “d’une espérance qui comble l’aspiration à l’infini”. Encore une fois, on peut être d’accord sur le fond avec cette déclaration. Je suis moi-même persuadé qu’on ne peut, volens nolens, se passer de croyances, et peut-être même de croyances religieuses ou du moins spirituelles. On peut souscrire sur le fond à une telle proposition et ne pas souscrire à la forme, ou plutôt au fait de l’exprimer ainsi dans un contexte officiel lorsque l’on représente tous les Français.

Certes, nous sommes à Latran, Nicolas Sarkozy s’exprime devant des évêques, des archevêques et autres dignitaires de l’Eglise catholique, apostolique et romaine ; certes, il éprouve le besoin, bien au-delà des nécessités diplomatiques, de s’épancher de façon presque mystique sur la sainte chrétienté ; certes ; mais à l’entendre il n’y aurait que le christianisme, et encore presque uniquement catholique, qui soit au fondement religieux de l’Europe : point d’apport du judaïsme, de ses philosophes, scientifiques, artistes, qui ont littéralement nourri notre continent depuis des millénaires. Concernant l’islam, la seule référence du nouveau chanoine, qui décidément prend son titre très au sérieux, est la création récente du Conseil français du culte musulman (CFCM). Et je reconnais que de ce côté-là, celui de l’expression de l’islam dans l’espace public français, notre président a toujours été clair, lui qui, d’ailleurs, ne s’est rallié que poussivement et tardivement à la loi sur l’interdiction des signes religieux ostensibles à l’école publique, loi visant pour l’essentiel des musulmans, et plus précisément des jeunes musulmanes jugées trop démonstratives. Ce que l’on peut reprocher à Monsieur Sarkozy, en l’occurrence, ce n’est pas son traitement politique actuel des cultes minoritaires, que ce soit en direction de l’islam, ou encore en direction des nouveaux mouvements religieux, dont nombres d’adeptes furent pendant de longues années, depuis le début des années quatre-vingt jusqu’à aujourd’hui, souvent honteusement discriminés dans leur vie civile et dans leur relation avec les pouvoirs publics. Je ne nie pas, bien entendu, qu’il existe des sectes dangereuses pour l’ordre public et souhaite ardemment qu’elles soient combattues, mais a posteriori, comme le dit la ministre de l’Intérieur actuelle, lorsqu’elles se sont rendues coupables de faits répréhensibles. Il faut reconnaître que ce système discriminatoire à l’encontre desdites sectes semble s’être ébranlé, à la suite des remontrances multiples de la Cour européenne des droits de l’homme, mais aussi sous l’impulsion bénéfique du Président actuel. Cela je le mets, sans hésiter, à son actif. La ministre de l’Intérieur vient, du reste, d’annoncer en termes à peine voilés que la Mission interministérielle de lutte et de vigilance contre les dérives sectaires (Miviludes), organisme fonctionnant plus comme un tribunal d’Inquisition que comme une instance de conseil et de vigilance, allait être sinon dissoute du moins transformée. Pour cette politique-là, celle qui reconnaît le fait religieux dans l’espace public, celle qui entend permettre les expressions multiples sans a priori, sans exclusion a priori, il n’y a rien à reprocher au chef de l’Etat, bien au contraire. Ce qui est moins acceptable, en particulier dans son discours de Latran, emblématique s’il en est, c’est cet esprit fleurant l’exclusivisme, rejetant implicitement par exemple aux oubliettes l’apport fondamental de la culture arabo-musulmane dans la construction de l’Europe. La culture arabo-musulmane ne se résume pas, en effet, à une vague d’immigration récente, mais a irrigué l’Europe pendant des siècles. N’oublions pas que nombre de communes du terroir français portent encore aujourd’hui des noms arabes qui remontent à plusieurs siècles.

Outre le thème de l’enracinement aux accents maurassiens, et la rhétorique de la France “fille aînée de l’Eglise” qui présente notre pays comme un pur produit du catholicisme, à la rigueur du christianisme, en laissant de côté les autres composantes de notre identité, on peut avoir le sentiment à la lecture du discours de Latran que les citoyens qui se disent incroyants sont a priori plus “immoraux” que les autres, moins aptes à l’espérance, à l’altruisme, à l’attention aux autres, à la vérité, bref qu’ils sont de plus mauvais hommes et, au fond, de plus mauvais citoyens. Là, j’avoue que je ne puis suivre le chef de l’Etat, et “Dieu” sait, pourtant, à quel point j’ai pu être attaqué, parfois même diffamé, considéré comme un traître à la République, pour avoir simplement osé critiquer la discrimination laïciste à l’encontre de certains nouveaux mouvements religieux, pour avoir remis en question les rapports parlementaires sur les sectes, le fonctionnement quasi totalitaire de la Miviludes ou l’hypocrite islamophobie de la loi prohibant les signes religieux ostensibles à l’école. Dieu sait, aussi, que cette laïcité qui permet, “positive” pour reprendre le mot, qui n’interdit pas a priori, qui régule en aval et ne discrimine pas en amont, est celle que j’appelle de mes vœux, non seulement parce qu’elle est plus juste, mais aussi parce qu’elle est la seule à pouvoir gérer sereinement et durablement le pluralisme religieux français. Je reste néanmoins persuadé que les laïques, et même les laïcistes, les nihilistes, les situationnistes (s’il en existe encore !), les athées revendiqués, ne sont pas a priori plus immoraux, plus mauvais citoyens que les autres, que les bons chrétiens qui vont à la messe tous les dimanches, se confessent régulièrement et prient chaque soir avant de s’endormir. Je respecte les uns autant que les autres, et surtout ne crois pas qu’il appartienne au premier personnage de l’Etat de porter un jugement de valeur sur la supériorité citoyenne d’Homo religiosus. La noblesse de la laïcité, c’est de ne pas moraliser a priori ; la grandeur de la République, c’est l’acceptation fraternelle des différences… même les plus ostensibles. La France et l’Europe ont peut-être des origines chrétiennes, catholiques, protestantes, mais elles ont aussi de profondes origines juives et musulmanes, et bien sûr, plus récemment, “philosophiques”, laïques et républicaines. Ses origines multiples enracinent la France dans un passé pluriculturel mais, surtout, nourrissent déjà son avenir.

Raphaël Liogier

Raphaël Liogier, Une laïcité “légitime”. La France et ses religions d’Etat, Entrelacs, 2006. (Note de l’auteur.)


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De 9h à 13h, salle PAF, Maison méditerranéenne des sciences de l’homme. 5, rue du château de l’horloge, BP 647, 13094 Aix-en-Provence, France Tél : (+33) (0) 4 42 52 40 00 http://www.mmsh.univ-aix.fr

PARUTION MARS 2010

"De l’humain. Nature et artifices", numéro 30 de La pensée de midi, un dossier dirigé par Raphaël Liogier.

Il est souvent bien difficile de deviner l’âge de certaines vedettes au visage remodelé au Botox, qu’en sera-t-il demain lorsque ces transformations ne seront plus seulement esthétiques, mais s’appliqueront au corps entier, à sa sélection et son amélioration, lorsqu’une prothèse de bras branchée sur le système nerveux sera plus agile que le membre de chair et d’os ? Faudra-t-il préférer l’artificiel au naturel ? Quel serait le devenir d’une telle entité livrée à l’industrie médicale, aux biotechnologies, aux nanotechnologies, et qui vivrait, en outre, non seulement sur le plancher des vaches, mais dans des espaces virtuels informatisés ? Un homme techniquement rectifié jusqu’à l’immortalité, tel que l’attendent les transhumanistes, qui ne sont pas de vulgaires illuminés mais de très sérieux chercheurs. Un tel homme serait-il encore humain ? Au-delà des peurs absurdes et du refus de la science, comment penser la mesure dans un monde qui semble irrésistiblement emporté par la démesure ? Cet animal machine dénué de toute fragilité, produit sophistiqué promis par la science, saura-t-il encore éprouver des sentiments comme l’amour, saura-t-il apprécier la convivialité, le plaisir d’être ensemble ?

Ce numéro a été coordonné par Raphaël Liogier, sociologue et philosophe, et directeur de l’Observatoire du religieux (Cherpa) à l’institut d’études politiques d’Aix-en-Provence. Avec des textes de Raphaël Liogier, de Jean-Gabriel Ganascia, de Bernard Andrieu, de Jean-Didier Vincent, de Pierre Le Coz, de Raphaël Draï, de Tenzin Robert Thurman, de Jean-Michel Besnier, de Maurice Bloch, de Michel Terestchenko, de Jean-François Mattéi.




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1 Message
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5 décembre 2011 19:53, par den50

Excellent billet qui plus est agréable à la lecture. Continuez comme ça.

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