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Le sourire des inopinés (conte kurdo corse), par Michel Péraldi



L’événement a fait la une de nombreux journaux : 123 personnes ont débarqué sur les côtes corses non loin de Bonifacio, après un long voyage depuis la Syrie d’où ils sont originaires. Ils sont maintenant demandeurs d’asile en France. L’événement semble considérable et traité comme tel par les hommes politiques. Le Ministre annonce d’ailleurs qu’il y a urgence à adopter une législation pour pallier « à l’arrivée massive et inopinée d’étrangers en situation irrégulière » (Associated Press, dépêche du 27.01.2010). Il l’a dit : massive (123) et inopinée. On sent d’ailleurs comme une sorte de jubilation chez les politiques et les journalistes qui couvrent l’événement. La France a (enfin !) trouvé son Lampedusa, son Ceuta ou ses îles Canaries et ainsi la manifestation tangible, visible, exhibée, de ces fameux clandestins qui mettent en danger, dit-on, l’intégrité culturelle, sociale, économique, de l’Europe en construction ; fragile empire. Quitte d’aiælleurs à en faire un peu trop. Mais on les attendait depuis si longtemps. Le dernier débarquement en France de ces modernes boat people remonte en effet à presque dix ans, 900 personnes débarquées d’un cargo pourri à Saint Raphaël. Depuis rien, juste ces « clandestins » qui le deviennent parce qu’ils perdent le droit au visa après deux mois de séjour en France. Et du coup une « clandestinité » qui devient non pas la résultante d’un acte mais une aberration administrative, difficile à exhiber surtout qu’elle est alors une responsabilité partagée (après tout, l’Etat aussi est négligent dans cette affaire)…

Les voilà donc, bien visibles, quoique apparemment peu fatigués et trop souriants. Aussitôt, deux mécanismes institutionnels se mettent en place. Côté local, corse, les vieilles recettes de l’hospitalité, dixit le maire de Bonifacio (voir Le Monde, 25.01.2010). Il y a des femmes et des enfants, il fait froid dehors, on se mobilise pour s’occuper d’eux, à la fortune du pot. Même si l’habitude se perd, on sait encore faire avec « l’arrivée inopinée » de ceux que l’on n’attend pas. On est même assez content de l’aubaine en ces froides journées d’hiver où les rues de Bonifacio sont vides. Ce n’est d’ailleurs pas la place et les infrastructures qui manquent. La Corse reçoit chaque année près de 3 millions de touristes, essentiellement sur les trois mois d’été. Rien qu’à Bonifacio, l’une des villes les plus visités de l’île, c’est par dizaine de milliers que se comptent chaque jour les touristes, l’aéroport voisin de Figari fête d’ailleurs son 50 millième passager sur la ligne Paris Figari, juste le jour de l’arrivée des kurdes, 50 000.

Côté national par contre, on déploie l’arsenal de l’Etat disciplinaire. Exactement comme lorsqu’il s’agit d’évacuer les pauvres camps de fortune organisés dans la nasse calaisienne. Tiens, là aussi ce sont des Kurdes. Plusieurs milliers cette fois. A Bonifacio on a vu intervenir une brigade de gendarmerie, des médecins, on a réquisitionné un local de regroupement (décontaminé ?), affrété un avion militaire dans la base voisine de Solenzara où la « masse » des réfugiés est regroupée avant d’être rapatriée sur le continent. Contrairement à ceux de Calais, ceux-là sont traités avec compassion. Ils risquent même d’obtenir leur statut de réfugié et sortir du théâtre médiatique.

Non, franchement : qui peut croire que 123 personnes forment une menace et une atteinte à la sécurité de l’Etat ? Par contre, 123 c’est un bon chiffre pour faire un chœur dans une scénographie théâtrale. Voilà la leçon philosophique de ce conte : c’est de théâtre qu’il s’agit ! L’Etat joue à gouverner, on est dans un film ou un jeu vidéo peut-être. La vie réelle est ailleurs, l’hospitalité, ce devoir d’humanité disait Kant, que tout père de famille doit à l’étranger qui passe et que l’étranger lui rendra sans doute à son tour. Les citoyens comme les élus locaux en sont désormais dépossédés au profit de l’Etat qui en fait une manipulation disciplinaire. L’étranger est une menace qu’il faut isoler, éloigner. On se demande si la rapidité d’apparition des figures tutélaires de la puissance étatique (gendarmerie, médecins, armée) ne tiendrait pas justement au fait que des citoyens, des « locaux », étaient justement en train de se débrouiller plutôt qu’à la réalité de la menace (123). L’Etat joue, le pouvoir a toujours eu besoin de scénographie et de mise en scène. Mais voilà le hic : ici il joue à faire peur et simuler l’état d’urgence.

Michel Peraldi, anthropologue, Directeur de recherche CNRS


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Les événements

Consultez les articles de La pensée de midi sur le site CAIRN.

EN 2010, LA REVUE A RECU SUR LE SITE CAIRN 216 126 VISITES !!!!

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A LIRE SUR LE BLOG DE LA REVUE

Tunisie : le corps du peuple, par Renaud Ego Venue du centre de la Tunisie, une « caravane de la libération » a occupé près d’une semaine, la place de la Primature, à Tunis. Retour sur un mouvement qui symbolisa, physiquement, l’unité de la révolution tunisienne et incarna le corps de tout un peuple.

MMSH, Aix-en-Provence 17 décembre 2010

Figures du Palestinien à l’écran Rencontre du Pôle Images/ANR Imasud de la MMSH en partenariat avec La pensée de midi autour du conflit israélo-palestinien : questions de visibilité et de regards. Avec Jérôme Bourdon, Stéphanie Latte, Cédric Parizot et Maryline Crivello. En lien avec le numéro 9 de la revue, "Regarder la guerre".

De 9h à 13h, salle PAF, Maison méditerranéenne des sciences de l’homme. 5, rue du château de l’horloge, BP 647, 13094 Aix-en-Provence, France Tél : (+33) (0) 4 42 52 40 00 http://www.mmsh.univ-aix.fr

PARUTION MARS 2010

"De l’humain. Nature et artifices", numéro 30 de La pensée de midi, un dossier dirigé par Raphaël Liogier.

Il est souvent bien difficile de deviner l’âge de certaines vedettes au visage remodelé au Botox, qu’en sera-t-il demain lorsque ces transformations ne seront plus seulement esthétiques, mais s’appliqueront au corps entier, à sa sélection et son amélioration, lorsqu’une prothèse de bras branchée sur le système nerveux sera plus agile que le membre de chair et d’os ? Faudra-t-il préférer l’artificiel au naturel ? Quel serait le devenir d’une telle entité livrée à l’industrie médicale, aux biotechnologies, aux nanotechnologies, et qui vivrait, en outre, non seulement sur le plancher des vaches, mais dans des espaces virtuels informatisés ? Un homme techniquement rectifié jusqu’à l’immortalité, tel que l’attendent les transhumanistes, qui ne sont pas de vulgaires illuminés mais de très sérieux chercheurs. Un tel homme serait-il encore humain ? Au-delà des peurs absurdes et du refus de la science, comment penser la mesure dans un monde qui semble irrésistiblement emporté par la démesure ? Cet animal machine dénué de toute fragilité, produit sophistiqué promis par la science, saura-t-il encore éprouver des sentiments comme l’amour, saura-t-il apprécier la convivialité, le plaisir d’être ensemble ?

Ce numéro a été coordonné par Raphaël Liogier, sociologue et philosophe, et directeur de l’Observatoire du religieux (Cherpa) à l’institut d’études politiques d’Aix-en-Provence. Avec des textes de Raphaël Liogier, de Jean-Gabriel Ganascia, de Bernard Andrieu, de Jean-Didier Vincent, de Pierre Le Coz, de Raphaël Draï, de Tenzin Robert Thurman, de Jean-Michel Besnier, de Maurice Bloch, de Michel Terestchenko, de Jean-François Mattéi.




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