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Rencontre du 15 juillet 2009. Festival Les Suds à Arles.


Les chants d’Orphée.

A l’occasion de la parution de la revue n°28 de La pensée de midi, Les chants d’Orphée, Musique et poésie, une rencontre a été organisée le mercredi 15 juillet 2009 à l’Espace Van Gogh à Arles, dans le cadre du festival Les Suds à Arles. Catherine Peillon, coordinatrice du numéro, était accompagnée de trois musiciens y ayant collaboré : Zad Moultaka, Amina Aloui et Jan-Mari Carlotti. Organisée en plein air, cette rencontre estivale est ouverte à qui le veut. Une cinquantaine de personnes sont assises, venues écouter les invités débattre.

La rencontre commence à 17h lorsque Catherine Peillon prend la parole afin d’introduire ce numéro spécial. Emue mais toujours sereine, elle raconte le but et l’origine des Chants d’Orphée, soit le lien entre la poésie et la musique dans les cultures méditerranéennes. Un regard amical se pose sur les invités à qui elle donne la parole pour une présentation plus personnelle. Tout d’abord Zad Moultaka, le musicien et compositeur d’origine libanaise prend le micro. Zad Moultaka ne s’attarde guère sur sa vie privée et entre directement dans le sujet attendu : la musique et la poésie. Il partage avec nous ses démarches musicales, ses objectifs et surtout sa sensibilité artistique. Pour ce musicien, la langue est le principal outil de travail. Il explique combien une langue rythmique telle que l’arabe permet de travailler les sons, de faire des expériences musicales, de jouer avec le signifiant et le signifié. La langue y est poussée jusqu’à son paroxysme. Le compositeur ne veut pas offrir une musique évidente par son sens, mais une musique primitive qui touche et même perturbe. Avec un extrait de son œuvre, le public obtient l’illustration de ce discours peu évident à comprendre pour un francophone non mélomane. Dans le cloître de l’Espace Van Gogh, des voix féminines crient et chuchotent des phonèmes arabes pris en écho par de graves voix masculines. Le sens n’est pas donné, mais le spectateur ressent une tension presque palpable autour des notes qui se brisent les unes contre les autres pour finalement disparaître dans leurs chutes. Les spectateurs sont tout d’abord perturbés puis, les traits de leurs visages changent et deviennent graves, touchés par ces sons qui n’ont pourtant aucun sens dans leur langue. Zad Moultaka ne dit rien, mais sait qu’il a réussi. Vient le tour d’Amina Alaoui, timide et souriante. Elle est celle qui apporte à la rencontre une touche de mélancolie, la touche personnelle qui va émouvoir les spectateurs. Elle reprend cet après midi le témoignage qu’elle partage avec la revue, mais, cette fois, c’est à travers le prisme de son expérience personnelle uniquement que la musique arabo-andalouse est présentée. C’est donc son enfance qu’elle raconte d’abord, la découverte de la poésie puis de la musique arabo-andalouse par sa grand-mère. Puis, vient le récit de son premier séjour à Grenade qui fera naître sa véritable passion. La voix se tort sous quelques larmes nostalgiques, mais tout y est bonheur et non regret. Amina Alaoui a le don de faire voyager avec ses yeux mais c’est bien sa voix qui nous offre tout. Après les larmes, la chanteuse s’est ressaisie et peut alors chanter. Ce n’est plus la même voix, mais un son enchanteur qui sonne dans le jardin. Une mélodie oscillante faite de peu de mots mais d’un déferlement de tons. Un souffle arabo-andalou parvient à nos oreilles et nous fait percevoir le pouvoir de la musique lorsqu’elle est associée à une langue poétique. Amina Alaoui cesse de chanter et Jan-Mari Carlotti prend enfin le micro. Il est le musicien provençal présent ce jour, le troubadour moderne de la Provence, ou devrais-je dire, de l’Occitan. Chanteur et compositeur, ce grand amateur de poésie a un franc parlé. Il ne fait pas dans le sentimental, mais les mots qu’il emploie pour parler de musique et du Sud sont bien pesés. Jan-Mari Carlotti tente de retracer pour le public l’histoire des troubadours dont il est l’héritier. Il s’accorde avec Zad Moultaka pour dire que la langue et la voix sont à la base de toute création musicale. Pour lui, cependant, c’est le provençal et le français. La langue de Victor Hugo, contrairement à Zad Moultaka, l’inspire et lui offre des sonorités qu’il aime travailler. Il en donne la preuve avec un chant provençal a capella qui se rapproche beaucoup du chant corse ; grave, profond, instinctif. Le public semble apprécier ce contact direct avec cette culture dont il ignore désormais beaucoup. (Moi-même je me sens idiote de n’avoir jamais su combien la langue de mon pays fut belle.) Les présentations, rythmées par Catherine Peillon qui participe activement à la discussion, ne se font pas sans dialogues ou débats. Les invités ricochent sur certains termes ou opinions employés par les uns et les autres. Pourtant, un débat a plus suscité le rire et l’effervescence qu’un autre, celui du quart de ton. Entamée innocemment, cette discussion prend une ampleur que seuls musiciens professionnels, mélomanes ou compositeurs pourraient vraiment comprendre. Zad Moultaka parle du quart de ton libanais, Amina Alaoui du marocain et de l’arabo andalou, Jan-Mari Carlotti de celui des troubadours et Catherine Peillon parsème tout cela de ses riches connaissances musicales. Le public rit et, face à ce souci du détail, comprend finalement combien les cultures méditerranéennes sont reliées. Le quart de ton fini par être un point commun et non plus un différend.

La rencontre est plus longue que prévue, mais comment arrêter des passionnés ? Le public, après avoir été coi, perturbé, bousculé et invité dans ces échanges musico-culturels peut enfin prendre la parole. Des commentaires, des remerciements, des témoignages ou des questions, chacun semble avoir appris une chose sur la musique, la poésie ou la Méditerranée. Et pour ceux qui partent sans un mot, ils ne partent pas sans un sourire ou un hochement de tête. Orphée et sa lyre ont répondu présent à l’invitation de Catherine Peillon que l’on remercie ainsi que ces trois musiciens extraordinaires et étonnement humbles.

Adriana Tourny.

Remerciements à nos partenaires Mondomix, Zibeline ainsi que Radio Grenouille.


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Les événements

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Tunisie : le corps du peuple, par Renaud Ego Venue du centre de la Tunisie, une « caravane de la libération » a occupé près d’une semaine, la place de la Primature, à Tunis. Retour sur un mouvement qui symbolisa, physiquement, l’unité de la révolution tunisienne et incarna le corps de tout un peuple.

MMSH, Aix-en-Provence 17 décembre 2010

Figures du Palestinien à l’écran Rencontre du Pôle Images/ANR Imasud de la MMSH en partenariat avec La pensée de midi autour du conflit israélo-palestinien : questions de visibilité et de regards. Avec Jérôme Bourdon, Stéphanie Latte, Cédric Parizot et Maryline Crivello. En lien avec le numéro 9 de la revue, "Regarder la guerre".

De 9h à 13h, salle PAF, Maison méditerranéenne des sciences de l’homme. 5, rue du château de l’horloge, BP 647, 13094 Aix-en-Provence, France Tél : (+33) (0) 4 42 52 40 00 http://www.mmsh.univ-aix.fr

PARUTION MARS 2010

"De l’humain. Nature et artifices", numéro 30 de La pensée de midi, un dossier dirigé par Raphaël Liogier.

Il est souvent bien difficile de deviner l’âge de certaines vedettes au visage remodelé au Botox, qu’en sera-t-il demain lorsque ces transformations ne seront plus seulement esthétiques, mais s’appliqueront au corps entier, à sa sélection et son amélioration, lorsqu’une prothèse de bras branchée sur le système nerveux sera plus agile que le membre de chair et d’os ? Faudra-t-il préférer l’artificiel au naturel ? Quel serait le devenir d’une telle entité livrée à l’industrie médicale, aux biotechnologies, aux nanotechnologies, et qui vivrait, en outre, non seulement sur le plancher des vaches, mais dans des espaces virtuels informatisés ? Un homme techniquement rectifié jusqu’à l’immortalité, tel que l’attendent les transhumanistes, qui ne sont pas de vulgaires illuminés mais de très sérieux chercheurs. Un tel homme serait-il encore humain ? Au-delà des peurs absurdes et du refus de la science, comment penser la mesure dans un monde qui semble irrésistiblement emporté par la démesure ? Cet animal machine dénué de toute fragilité, produit sophistiqué promis par la science, saura-t-il encore éprouver des sentiments comme l’amour, saura-t-il apprécier la convivialité, le plaisir d’être ensemble ?

Ce numéro a été coordonné par Raphaël Liogier, sociologue et philosophe, et directeur de l’Observatoire du religieux (Cherpa) à l’institut d’études politiques d’Aix-en-Provence. Avec des textes de Raphaël Liogier, de Jean-Gabriel Ganascia, de Bernard Andrieu, de Jean-Didier Vincent, de Pierre Le Coz, de Raphaël Draï, de Tenzin Robert Thurman, de Jean-Michel Besnier, de Maurice Bloch, de Michel Terestchenko, de Jean-François Mattéi.




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